Le Départ

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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I

Il a bien fallu se rendre à l'évidence, tout revenait... tout ce que j'avais voulu enfouir... rien n'allait plus...

Ce que je suis, c'est ce que je ne voulais pas être... plutôt mourir... j'ai dû me tuer, sûrement... j'ai dû y arriver... je me suis tué par l'oubli...

Une petite vie rangée, une femme, des gosses un boulot, c'était à çà que j'étais arrivé... Je paye mes impôts, regarde la télé... Je regarde le foot, et je bois des bières... le parfait beauf... même dans mes pires cauchemards...

Je n'ai rien gardé, j'aurais pu dire: "Allez vivons une vie marginale, prenons les chemins de traverse"... même pas... une force en moi, l'habitude et la résignation ont validé mes peurs... j'ai choisi la voie de l'insignifiant... du consommateur lambda... qui se croît éclairé parce qu'il refuse quelques trucs, les plus gros... mangeons bio, trions nos déchets... mais consommons quand même... bien sûr pour nos gosses, pour une vie toute simple... mais restons dans le système, n'inventons rien... suivons... SUIVONS...

II

C'étais il y a quelques mois... sur la petite route de l'Aiguille, entre les marais... il y avait les joncs, les bottes de foin qui pourrissent de l'été passé, le vide que veulent bien encore laisser les humains et quelques oiseaux... Je rentrais du boulot, en faisant un crochet... comme çà... parce qu'au fond l'humain de base quand il a abandonné ses idéaux se contentent de petits plaisirs... les rayons du soleil du soir qui lêchent la surface de l'eau des étangs, les hautes herbes qui ploient doucement au vent du bord de mer... les claires défilaient... il y avait les vieilles cabanes d'ostréiculteurs abandonnées... leurs peintures qui craquèlent, leurs toits qui s'affaissent... le bois qui se disloque sous l'effet du temps, tranquillement, lentement mais inexorablement... il y avait aussi de temps à autre, des ilôts de vie, ces cabanes modernes, immenses de fer et d'acier, ce béton partout, ces jets d'eau saumâtres, ces tracteurs qui défoncent les chemins... là étaient les hommes, ils s'affairaient, se courbaient... rustiques... transpirant, s'acharnant à faire sortir des huitres de cette boue épaisse... et puis au fin fond d'un chemin, au loin... j'ai vu sa voiture...

III

Je n'y ai pas cru et j'en ai eu la certitude au même moment... ces sentiments contraires qui apparaissent en même temps... elle ne pouvait pas être là et au fond c'était sûr qu'elle DEVAIT être là... à côté de sa voiture, celle de Martin... un de nos amis, le proprio de la cabane où ils étaient garés... il était prévu qu'elle aille faire du shopping après le travail... j'allais chercher les mômes à l'école... aucun de nous deux ne devait être là.

Je me suis garé plus loin, en retrait, sur une petite butte, pour ne pas être vu... comme quelqu'un qui sait déjà... je me suis avancé dans le chemin, et à une dizaine de mètres, j'ai distinguer les corps... leurs corps... dans le bureau de Martin... enlaçés... cela m'a suffit... j'avai vu...

Je suis parti en ayant peur d'être aperçu... les réflexes conditionnés... c'est mal d'espionner... j'étais honteux...

Plus tard, quand elle est arrivée à la maison j'épluchais les légumes pour la soupe du soir... on a mangé, couché les gosses et puis on s'est couché nous aussi.