La Dépression Nerveuse 4

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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VI


Avant que je parte pour la clinique, Françoise est arrivée au service d'urgence… blanche et silencieuse, allongée bien droite dans son lit, comme tous ceux qui avaient loupés leur T.S… comme tous ceux qui cherchaient un coin underground dans cette mélasse… Elle revenait doucement à elle, les jours passant, les tranquillisants qu'elle avait absorbés se barrant doucement de son sang… Je passais devant les fenêtres de sa chambre et je la voyais au fond de son lit, livide, molle… à refuser de parler aux infirmières… elle voulait plus collaborer… comme beaucoup d'entre nous dans ce service… Elle avait tout fait péter… Elle était venu rejoindre le bas-monde de la galère… celui qui n'arrive pas à rêver sur les images de carton-pâte… qui n'arrive pas à être assez égoïste pour faire comme si de rien n'était…. elle avait pas dix-huit ans… pas l'âge légal pour décider de ses soins…

Elle regardait jamais autour… elle regardait droit devant… Quand je passais, je la trouvais souvent en train de dormir… en train de cuver le mélange qu'elle avait avaler… même pas majeure et déjà de l'autre côté du miroir… déjà à ne plus croire à notre économie triomphante… et à ce meilleur des mondes qui fait tout pour la jeunesse…

Et puis au bout de quelques jours, elle est sortie de sa chambre… timidement… branlante sur ces jambes… J'étais dans la salle d'attente à boire mon troisième jus de chaussette à deux francs… Je regardais passer les brancards avec les vieux dessus… J'étais là à voir les pré-enterrements… à observer comment le personnel soignant s'y prenait pour parler aux légumes… sans jamais se rendre compte qu'un jour çà allait être eux sur les brancards.. sans jamais oser réfléchir qu'un jour eux aussi ils se prendront du "Monsieur, calmez-vous" dans la tronche… en pleine souffrance… alors que çà bouffe à l'intérieur tellement çà fait mal… j'étais en train de me demander comment on pouvait parler de ses petites histoires de culs au dessus d'une mamie qui gémit de douleurs… J'avais l'impression d'être un ethnologue dans un monde inconnu tellement j'avais cru que çà ne pouvait pas exister … tellement je découvrais un truc insoupçonné de ma part…

Elle m'a dit:

"Tu fais quoi ?"

J'ai répondu:

"Je regarde" en montrant du menton le couloir grouillant de blouses avec les roulettes qui grincent mais quand même pas assez fort pour pouvoir cacher les gémissements et les soupirs des "patients"….

Elle a rien dit; elle s'est assise à côté de moi... Je lui est demandée si elle voulait un café… elle a fait oui de la tête… alors je suis allé lui cherché son gobelet blanc réglementaire de 8 centimètre de haut… avec le liquide noirâtre remplissant la moitié… Elle se roulait une cigarette quand je suis revenu… Elle avait 17 ans, était en terminale A et avait fait une T.S au Lexomyl, elle aussi, au moins 2 boites…

On a passé la fin d'après-midi là, à voir le jour diminué doucement dehors… à raconter nos petites histoires sans importance… à regarder le défilé des brancards et des familles affolées qui croyait leurs proches immortels… et à se trouver ici, dans la zone intermédiaire… comme un hall d'aéroport… entre la vie et je ne sais quoi… un je ne sais quoi auxquels les humains qui passaient n'avaient pas l'air si bien préparés que cela…

Elle voulait pas voir sa mère… plusieurs fois elle s'était enfermée dans les toilettes quand on avait vu arriver celle-ci au bout du couloir… Au moins sa mère n'avait pas pu lui faire le coup de l'hypnose comme à l'autre cloche…La bête, privée du coup favori des méchantes sorcières essayait donc de lui passer des lettres par les autres pensionnaires; Françoise les jetait systématiquement dans la poubelle après avoir bien déchirée tout çà en mille morceaux au cas ou la curiosité la prendrait par traître à un autre moment… un moment de relâchement…

Elle aimait tout autant que moi le psy du bout du couloir, avec ses silences et ses regards bien dans les yeux… On arrivait pas à y croire; dehors chez eux, au fond de leur lit, ou devant la télé, nos camarades qui vivaient tranquilles, sans problèmes, sans questions, le Walkman bien rivé sur les oreilles au cas ou dans le silence une petite voix de liberté se ferait entendre et nous là, à pas savoir ce qu'on faisait dans ce service et éventuellement sur terre, à pas comprendre ce qui nous rendait différent, à pas savoir pourquoi on vit….

A chaque demi-heure elle se roulait une clope, avec des petits fils de tabacs qui tombe par terre, moi je compensais par un café sans caféine, histoire de l'accompagner.. On dissertais, on hallucinais sur les épaves qui finissait de chavirer sous oxygène… dans l'indifférence et les bips… dans les néons pâles et l'odeur d'alcool… et nous, toute cette jeunesse gâchée… en tout cas c'était ce que les infirmiers nous lançais comme regard… nous qui avions la vie devant nous… l'espoir, le sport, la vitalité, les voyages… à que oui, voir autre chose que notre petite société… voir comment on faisait pour occuper le temps dans d'autres pays… l'éclate… nous, l'espoir de ce nouveau monde… gâcher l'avenir de l'humanité en voulant pas prendre la relève… pas prendre notre place dans la grande usine… à refuser le ticket d'entrée dans ce grand 'DisneyWorld'…

C'était une intello… un parcours scolaire brillant…à jamais redoubler une classe… à lire des bouquins de psycho et de philo que je ne comprenais pas… et là… Plaf! Sur le bord de la route… comme moi le petit TJ avec sa bible… Plaf! On avançait plus…

Le soir, on veillait jusqu'à très tard dans le service… jusqu'à ce que les blouses ne passent plus dans les couloirs… que les lumières d'appels au dessus des portes arrêtent de s'éclairer… qu'on entendent plus que le souffle régulier des poumons à bestiaux…BIP… on veillait jusqu'au moment où les lumières jaunâtres des néons envahissaient complètement l'espace, vibraient sur les murs marron clair… on sentait alors venir le bon vieux blues… cette satanée angoisse qui me faisait marcher des nuits entières… qui me faisait vomir les tripes… on était deux à l'exorciser, poussé par la même force, … celle de ceux qui refusent… qui refusent pas d'une manière réfléchie, non… plutôt comme un instinct qui empêche de t'endormir… qui te dit que tu n'iras pas te coucher tant que tu n'aura pas résolu l'énigme… mais le problème, c'est que tu ne connaît pas l'énigme… tu ne sais pas ce que tu dois résoudre… tu sais juste que tu va devoir courir après quelque chose… et quand tu auras attraper ce quelque chose.. tu seras libre… mais à ce moment c'était plutôt la fuite de la prison… vers nulle part… tu fuyais mais tu ne savais pas où.. c'était comme un mouvement inutile…. Comme ces mouches qui voient le dehors… mais ne voit pas la vitre… qui se tapent dessus… mais qui recommencent encore… encore et encore… à voir le soleil et la verdure dehors… à sentir l'air pur et le vent léger mais à pas pouvoir se laisser porter par le courant d'air…

Ces soirs-là, on était le problème des infirmiers… eux qui avaient l'impression qu'ils n'avaient pas fini leur travail tant que tout le monde ne dormait pas… Nous ne dormions pas… alors ils venaient nous raisonner… quoi.. il faut bien dormir pour être en forme le lendemain… pour pouvoir guérir plus vite, il faut une bonne nuit de sommeil… On avait pas sommeil… même que plutôt la porte vitrée de l'entrée nous tentait… se barrer sentir l'air vif de la nuit d'hiver sur nos joues… sentir le vrombissement de la ville endormie… partir de ce petit cocon à l'air conditionné… de ce petit élevage à température idéale…

Dès qu'ils avaient le dos tourné, on allait faire le tour des voitures… dans nos blouses bleues…attachées dans le dos.. et juste le slip en dessous… les pantoufles au pied… on se courrait après entre les place de parking… pour se marrer… comme un pied de nez à se machin trop bien réglé pour te guérir…puis dès qu'on avait un peu trop froid, dès qu'on était un peu trop essoufflés, on rentrait discrétos… juste histoire de dire qu'on était aller chercher un café dans le hall d'entrée si on avait à croiser quelqu'un… mais bon y'avait peu de danger, ils devaient tous être encore entrain "d'aider" à survivre un autre légume… à mettre un paravent devant lui pour faire plus intime… le bon vieux droit à la mort dans la dignité…. matérialisé par ce petit paravent aux parois plastiques.. et dans leurs couloirs, deux jeunes qui se chamaillent en attendant le sommeil...

Parfois, nous nous mettions dans l'allée vitrée à regarder l'hôpital s'endormir doucement… La lumière difficile de l'hiver se couchait en douceur derrière les grands sapins, pendant que nous parlions philosophie et littérature… elle m'apprenait les auteurs que je ne connaissais que par les cours puériles et résumés de cette brave Education Nationale… Nous lisions Baudelaire quand les lampadaires des allées de dehors s'allumaient… Tranquillement entre cafés édulcorés et cigarettes roulées, elle me montrait ces poèmes et ses sujets de roman… j'avais fait ramener par ma mère mon carton d'écriture… je lui faisais lire les miens… et dans la nuit avancée quand même les infirmiers commencent à s'assoupir dans leur salle de garde, nous finissions de parcourir nos "œuvres", des feuilles toutes éparpillées par terre dans un rayon de plusieurs mètres, les classant par thème, cherchant des titres, essayant de tirer des idées synthétiques de ces amas, modifiant aux crayons les passages lourds ou incertains, notant aussi de-ci de-là, d'autres idées pour de futures créations, pour former un tout cohérent…


VII


Puis après quelques jours comme cela, Françoise est partie dans une histoire d'amour…

Enfin je vais trop vite… Non Monsieur, elle ne l'aimait pas cet infirmier des urgences chirurgicales qui venait lui rendre visite… Non, sauf qu'elle m'en parlait tout le temps… avant qu'il arrive… et un fois parti… longtemps après son départ…

Cet infirmier était celui qui l'avait réceptionner pendant son inconscience… il l'avait donc déshabiller pour la consultation… il lui a d'ailleurs dit par la suite… puis pendant ses jours en réanimation… il avait fait parti de l'équipe qui s'était occupée d'elle…

Maintenant, si elle s'enfermait dans sa chambre avec lui, c'était pour pouvoir discuter tranquille… à l'abri du bruit des couloirs et des autres infirmiers… parce que quand elle parlait avec moi n'importe où, elle devait dire des choses futiles que tout le monde pouvait entendre… Ce monsieur avait donc le privilège d'entendre des choses d'une très haute importance… Lesquelles ? Mystère de quatre sous !!

Gérard avait la quarantaine, avait plusieurs enfants, une femme, et venait rendre visite à une des nombreuses patientes qu'il croisait tous les jours… Pourquoi celle-ci en particulier, pourquoi une jeunette de 17 ans ? Pourquoi une mignonnette à la chair si fraîche, au corps si pur, au fesses sans cellulite ?

Françoise me disait: "Il est marié, il ne s'intéresse donc pas à moi, c'est juste qu'il se soucie des gens qu'il soigne, on ne va pas lui reprocher d'avoir de la conscience professionnelle… pour une fois que l'on en trouve un…"

Alors qu'elle détestait, elle aussi, les infirmiers philosophes… Voilà que cet homme, exprimant d'ailleurs les mêmes platitudes sur la vie que ses confrères, n'étaient pas comme eux… Le nombre d'heures de discussions qu'elle m'a affligée sur ce zorro, ce gourou, qui allait s'occuper d'elle, qui gérait ses rapports à sa place, faisant 'bénévolement' l'intermédiaire entre ses parents et elle, qui obtenait des tuyaux sur son cas par ses connaissance dans le service hospitalier, parlementant dans les couloirs avec le psychiatre gris de notre service pour obtenir la liberté de sa protégé par rapport à ses parents…

C'est vrai, de la pure charité, du bénévolat… il s'enfermait tout les deux dans la chambre de Françoise pour parler d'elle… Il venait tout les jours après son service… Il lui avait offert un petit tigre en peluche qu'elle regardait toute la journée amoureusement… mais enfin ce n'était pas de l'amour… et qu'elle parte un Week-end chez lui quand la femme et les enfants de ce mécène étaient partis ailleurs, ce n'était pas louche non plus… Sauf que ce week-end là, elle a connu l'amour physique… Tiens, donc on ne s'en saurait pas douter !!

Bref, Françoise a commencé à me saouler un peu… elle aussi se cachait la vérité comme elle pouvait… elle aussi s'arrêtait dans un petit monde pour se rassurer… elle espérait inconsciemment que l'Amour la sortirait de cette mélasse… il est vrai que c'était peut-être une solution, la plus belle des solutions bancales, la plus excusable malgré la futilité des secondes qui arriveront bien à nous stopper un jour, mais avec ce type qui sous des dehors de charité et de bienfaisance, savourait en secret le moment ou courbé en deux, tous ses muscles tendus, il déchirerait cette chair fraîche, ce territoire encore vierge… avec ce type donc, je croyais et je lui répétait que l'amour n'allait sûrement pas apparaître sous la forme qu'elle espérait… qu'elle allait plutôt découvrir encore comment chacun est sur sa propre longueur d'onde, comment ces passerelles entre les gens sont souvent si fragiles, si artificielles et circonstancielles… Mais bon, disons-le j'étais jaloux… Encore une fois planté en amour, çà commençait à bien faire…