La Dépression Nerveuse 3

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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V


De toute façon la dépression, c'est une histoire d'amour, une histoire d'amour manquée certes, en tout cas c'est pas un truc de molécules du cerveau, ce truc froid, avec des termes sortis du dictionnaire médical. La dépression, c'est autre chose qu'une grippe, on la prend pas en sortant dehors, ni en restant dedans d'ailleurs...c'est un truc qui monte petit à petit, tout au fond, une petite voix, qui dis " je souffre ", puis comme on l'écoute pas, en faisant du sport où en mettant la télé très fort alors elle parle de plus en plus fort....jusqu'à hurler....jusqu'à te donner un grand coup dans le dos.. et tu tombes par terre... .et toi t'es K.O...t'es par terre... t'as besoin de reprendre des forces... de souffler... et y'arrive les professionnels... ceux qui ont fait des études pour çà... ils se penchent sur ton cadavre à moitié froid... avec leur blouse blanche... très froids eux aussi... pas d'apitoiement... ils disent : " c'est une dépression ", on va vous donner des médicaments... mais attention, ils vont vous faire somnoler... et pis vous aurez peut-être des tremblements... enfin c'est çà où rien... et toi, t'aurais besoin de souffle de vie, d'un peu de chaleur, mais tu te rends compte qu'il y en a nulle part de la chaleur... personne n'a de la chaleur à donner... tout les gens ont un peu froid... mais pas assez pour être comme toi... pas assez pour être par terre, cassé en deux... pas assez pour que les oiseaux en blouse blanche tournent autour de leurs dépouilles...Y'a pas de chaleur dans le monde... ou alors un p'tit peu dans ces grandes fêtes, une fois par an... quand les lumières arrivent dans les villes... certains ont le cœur qui s'amollit... alors il font un don puis... puis ils oublient cette sensation bizarre qu'ils ont eu dans le coeur et vont se goinfrer... de toutes façons même dans ces moments certains ont le vin mauvais... et alors, le soir de la grande fête tout le monde s'engueule dans un grand feu d'artifice... alors....

Alors toi qui es K.O, t'accepte d'être H.S avec les médicaments ! ! !

Après le retour à la maison, c'est ce qui s'est passé, j'étais défoncé au médicaments, des antidépresseurs et des anxiolytiques... Je suis retourné au Lycée... çà faisait bien... J'arrivais en classe et j'avais sommeil... Boum la tête qui tombe... et comme j'avais des camarades compréhensifs, çà les faisait rire... pas besoin de faire l'armée pour être bœuf... Mort de rire, qu'ils étaient... en fait, faut pas les critiquer, ils savaient pas ce qui m'arrivait... les juifs aussi d'ailleurs, on savait pas ce qui leur arrivait en Allemagne pendant la guerre... maintenant on sait la shoah, et tout.... alors on leur a donné Israël... comme les gens le soir de Noël vont donner à manger aux pauvres avant d'aller se goinfrer au Réveillon, nous on leur a donné Israël aux juifs... et maintenant ils ont qu'à nous laisser consommer tranquilles les juifs…Voilà, mes camarades ils auraient sût... ben ils m'auraient donner toute leur compréhension... vous savez ce truc qui colle au dent et qui perd tout son goût en cinq minutes... ah ! le chewing-gum , oui c'est çà, ils m'auraient donner du chewing-gum... enfin un truc pour que leur conscience les empêche pas d'aller en boite le samedi… un truc pour continuer tout comme avant mais montrer quand même quon a essayé de changer quelque chose…

De toute façon pour le lycée, le proviseur me l'avait dit : " on veut bien vous reprendre l'année prochaine mais c'est tout ". Déjà, il ne m'avait pas viré parce que avec la maladie, j'avais été absent 5 semaines et çà avait été en plein durant la période d'inscription au bac... je n'étais donc pas inscrit… donc je n'avais pas à apparaître dans les taux de réussite au bac... donc je ne faisait pas baisser le taux de son cher établissement au proviseur... donc pour cette année il s'en foutait... mais l'année d'après, il prenait un risque.... imagine que cette fois, je me fasse inscrire au concours, moi, élève de son lycée et que je fasse un stage à l'hôpital en plein au milieu du bac... boum ! le taux de réussite au bac de son lycée qui chute... lui, proviseur du meilleur lycée d'enseignement technique de Lyon… c'était impensable… il ne pouvait supporter cette vision d'horreur... il a quand même regardé mes bulletins avant de prendre sa décision… on sait jamais, c'était peut-être l'occasion de virer un nul et d'augmenter encore le score de son établissement… mais non çà allait… alors il a couru le risque pour une année mais pas plus... grand Seigneur le proviseur... et chacun sa merde...

Mais bon faut pas non plus que je dise n'importe quoi... mes copains de classes ont quand même trouvés bizarre que je manque cinq semaines... ils m'ont questionné... je leur ai dit que j'étais aller à l'hôpital parce que j'avais été malade... et quand ils voulaient des précisions, je leur disaient que c'était très compliqué à expliquer.... mais que bon çà allait mieux... pour la plupart çà leur suffisait pour me juger tire au flanc... ils savait que j'étais un peu fou... à jamais vouloir parler de gonzesses, de boites et tout... alors çà leur suffisait... certains plus fin avaient compris... ils me respectaient... une minorité malheureusement... la majorité des autres... eux se foutaient de mes problèmes tout autant que des malheurs du tiers-monde... chacun sa merde pour eux aussi...


Six mois ont passé après ma tentative de suicide, j'avais encore moins le moral qu'avant, c'était quand même pas à cause de l'accueil qui m'étais réservé au lycée ... c'était quand même pas la faute du proviseur et de mes collègues... Non ! Çà venait pas non plus des médicaments et des psys... c'était la faute à ma maladie… enfin, personne ne savait vraiment ce que c'était même les professionnels de la profession… ce que me disait le psy qui me suivait c'est qu'il fallait du temps pour juger… j'en étais au début... j'allais en voir du peuple dans cette noble profession de la santé mentale... j'en allais en avoir des angoisses et des crises, mais il fallait patienter… Patienter… Patienter…

Souffrir en silence… Un vrai petit héros… T'es cassé en deux et on te dit "Wait and see".


V


Alors je me suis mis à aimer la nuit...

Oh ! çà faisait quand même un moment que j'y étais pas insensible, à veiller devant la télé ou à faire de l'ordinateur... mais bon, là çà a vraiment été de l'amour... l'école m'a été de plus en plus intolérable... le regard des autres qui jugeaient... qui se disaient : " Il est fou ! ! "... dans leur petit quotidien bien propre.. parce que eux le quotidien leur plaisait , ils s'y investissaient à fond, eux... y'avait rien à remettre en cause... en tout cas si il y avait un truc qui clochait, on y réfléchirait plus tard... pour mes collègues, devant c'était une carrière... je dis çà parce que je ne sais pas si c'est encore vrai... si les jeunes sont tous aussi bas, encore maintenant... mais pour eux, y'avait pas de questions à se poser.. devant c'était la carrière, l'argent, la fête... et le mariage pour un peu plus tard... c'était écrit, tracé... le destin bien clair, bien propre.. j'étais en technique... y'avait encore du boulot... on aurai tous du boulot... la question, c'était combien d'argent on allait gagner... CA c'était une question importante...

Je me suis donc mis à marcher la nuit, d'un coup comme çà... ne rien faire m'était devenu intolérable... rester comme çà sans bouger... à attendre la becquée pour se faire nourrir... c'était plus possible....

Çà a commencé un soir tard... ma mère avait mis en marche ses radars pour sentir ce que je faisais dans ma chambre... pour voir si je faisais pas de conneries...En un instant, la haine est montée en moi, j'ai pris mon blouson sur ma chaise, je l'ai mis et je me suis retrouvé dehors... j'allais tout cassé... tout foutre en l'air... il fallait que je sorte... l'air frais me ferait du bien... l'air de l'hiver... mes pieds se sont activés... comme une force mystérieuse qui te pousse... j'ai dévalé des rues...

La nuit s'était installée... paisible... personne nulle part... que les grandes barres d'immeubles éclairées et à chaque fenêtre des ombres qui passaient devant de temps en temps... Les ondes des télés allumées striaient les murs, cette lumière blanchâtre qui vibre, qui dessine des ombres chinoises sans aucun sens... et là, dehors, dans les rues, le silence.... le froid... aucun humain ne s'aventuraient plus... personne ne s'intéressait plus à l'extérieur... c'était comme un domaine devenu vierge... un nouveau monde... oublié… abandonné… un monde.. MON monde…

J'ai marché au hasard, comme çà… mes pas étaient précipités, hargneux… ma fougue me faisait buter dans les trottoirs… me faisait traverser les rues sans regarder… et partout le noir… partout le vide… les voitures abandonnées… grises… et de ci, de là des trous de lumière… des halos venues du ciel… les réverbères électriques et leur bruit de transformateur triste… dans le silence enfin retrouvé… cette légère vibration tranquille et morne…

J'étais perdu… je ne contrôlais plus ma route… pantin qui bougeait tout seul, la mécanique s'emballant… je ne me rappelle que de montées d'escalier… et mon souffle accélérée… que des pavées qui scintillaient sous mes pieds… que de ce mouvement incantatoire… pour exorciser la douleur… pour l'apprivoiser, la dompter… J'étais parti en lutte avec quelque chose de moi-même… le tigre au fond qui essayait de prendre le contrôle… et j'étais secoué comme dans un rodéo… ou sur un manège de troisième zone…

Cette nuit-là allait être la première d'une longue série… Ces nuits mécaniques… ces nuits à éructer contre moi-même… et à laisser couler les larmes… à chaque rue s'enfilant dans une autre…

Avec le temps je prenais certaines habitudes, j'allais du côté de Choulans et de

sa grisaille... c'était là que je pouvais surplomber la ville et ses lumières, et au dessus, les étoiles qui tentaient de percer le ciel jusqu'à nous, d'apporter la lumière jusqu'aux hommes… mais eux se gavant de télé, indifférents, restaient à l'intérieur... alors elles clignotaient tristement, toutes pâles, dans les vapeurs de pollutions… aussi lointaines et aussi ignorées que l'amour ici-bas…

Je montais par ces escaliers escarpées, où mes pas résonnaient... les pas succédant au pas, toujours au même rythme, à la même saccade... Quelquefois, je m'asseyait un peu, pas longtemps, aux bancs des squares, St Just ou bien Trion, ces îlots de nature dans les successions de rues 'civilisées' ou bien je m'arrêtais dans les escaliers de Fourvière sous les néons jaunes aux vrombissement monotone... et puis après quelques minutes, la force me relevait de nouveau… pour partir plus loin... ailleurs… quelque part où peut-être il ferait moins mal... et plus j'avançais dans ces nuit, plus je m'y enfonçait, plus les lumières aux fenêtres s'éteignaient… une à une… comme si les minuteries s'arrêtaient… petite vies bien réglées de ces hommes sans histoire…

Parfois, j'allais longer la Saône jusqu'à La Mulatière, balade à écouter les clapotis monotones de l'eau sur les berges… Je remontais par Sainte Foy la riche et ses maisons individuelles… ses entrées feutrées, sa quiétude catholique…

A la fin de la nuit, les moteurs des voitures se taisaient presque complètement… petit à petit... le mugissement s'étouffait presque...le bétail dormait enfin, pour se préparer au nouveau jour ... le nouveau jour où il faudrait encore tout donner... encore endosser ses éternels problèmes… survivre… La fin était magique, la fin c'était la traversé du voile, de l'initiation tribale… moi aussi je faisais du sport… Sans M. Nike… Juste avec mes pieds… à faire défiler les heures…. Et à réfléchir toujours et encore… à essayer de comprendre pourquoi… pourquoi alors qu'en tant que jeune j'aurais voulu être si conventionnel, j'étais si différent…

Ces nuits-là, j'allais ainsi de cité en cité, de morceaux de bétons en morceaux de bétons... à chercher quelque chose, une issue... et la fatigue qui ne venait jamais... la force qui poussait encore... et encore... toujours plus loin....dans le froid, dans le noir de plus en plus épais… jusqu'au moment ou la douleur se réveillait dans les mollets… C'était alors comme un signal… la bête lâchait sa proie.. comme un répit dans une bataille éternelle… je me dirigeais exténué jusqu'à chez moi, maussade de voir la porte s'approcher et la chaleur de l'appartement me bouffer le visage… maussade de ne pas être mort… de toujours existé…. de toujours traîner ce corps qui faisait sentir tout son poids dans le lit où je m'affalais… jusqu'au lendemain…

D'autres soirs, mes pieds me dirigeaient jusqu'à la maison de Sarah.. Dans ces moments-là, j'allais sous ses fenêtres, ses fenêtres encore éclairées, tout en haut de la barre, au huitième étage... J'attendais, j'attendais de la voir passer... Par les changements de lumière je voyais que çà vivait là-dedans...qu'elle était là… mais je ne montais pas la voir... je n'avais plus de place chez elle... plus ma place.. c'était fini... disons que çà n'avait jamais commencé... c'était un amour unilatéral... elle me l'avait dit, elle avait classer l'affaire..

Devant la fenêtre passait la silhouette de Sarah... et la silhouette d'un autre... cet autre... Cet autre qui avait su lui faire vibrer le cœur... qui avait su l'émouvoir.. et moi qui n'étais qu'un copain... que quelqu'un de sympathique... comme beaucoup... comme tant d'autres qui s'y était cassé les dents… Mon amour l'avait dérangé... les avait dérangé... alors je ne montais plus chez Sarah... non pas qu'elle m'aie viré... Non... mais j'avais trop mal... rien que sa silhouette et celle de l'autre me déchirait le cœur... je les regardais dans le floue... tout là haut... je l'enviais cet autre... et je me disais ce que je m'étais dis il y a quelques mois... que puisque Sarah ne m'aimait pas, il ne me restait plus rien qui me donne envie de vivre... envie de continuer ce manège... là-haut, je voyais ma vie partir avec mes dernières illusions et mes derniers espoirs... çà avait été çà Sarah, mes derniers espoirs... depuis c'était le tunnel... sans plus aucune lumière...

Ce tunnel que je fuyais depuis des années il m'avait enfin rattraper... il m'avait cloué... Plaf ! ! !.. Plus rien ne me séparait de lui maintenant... alors je partais dans la nuit, ivre de douleur, les larmes qui coulaient sans cesse... je faisais le deuil de Sarah... le deuil de ma vie... tout ce qui m'avait fait vivre jusque là s'était écroulé... plus rien... j'avais plus rien pour me faire avancé... à part mes pieds... mes pieds qui traversaient les rues... qui s'enfonçaient de plus en plus dans la nuit... le nuit froide d'un hiver à Lyon...

Le mécanisme n'a pas tenu longtemps... à force de sortir la nuit... les médicaments en plus.... l'école était de trop... Mes compagnons s'étaient habitués à mes absences... ils s'amusaient des motifs que j'inventais... Mes 'fatigues' qui me faisait manquer des semaines entières n'amusaient plus qu'eux d'ailleurs: l'administration, les profs avaient la dent contre moi... ils étaient sérieux, eux... ils avaient un programme, des objectifs, un plan... des trucs qui ne tolèrent pas l'absentéisme... Alors je n'y suis plus allé... plus du tout... je suis resté à la maison, dans ma chambre, les volets fermés... j'en avais marre de dehors... de ce petit monde qui marchait si bien sans moi... je ne voulais plus le voir... puisqu'il n'était pas compréhensif, je le boudais, ce petit monde... et toutes les fourmis qui inlassablement travaillaient, travaillaient, travaillaient... moi çà faisait un moment que j'étais ailleurs... que travailler çà ne signifiait plus rien pour moi... rien... à faire semblant, on se fait du mal... faire croire aux autres qu'on y croit, qu'on s'y intéresse... que le travail, les loisirs, la culture çà nous passionne... c'est vraiment trop dur... alors Paf !... j'y suis plus allé... çà n'a dérangé personne... j'ai plu eu de nouvelles d'eux, eux n'ont plus eu de nouvelles de moi... tout le monde était content... y' z'ont pu préparer leur bac tranquille... de toute façon, seul le proviseur s'inquiétait de moi pour son taux de réussite qui pouvait chuter... le pauvre a eu de la chance, j'étais absent pour l'inscription au bac... alors tout allait bien...

J'ai dormi le jour, vécu la nuit... ma mère prenait peur à me voir changer d'aspect... je me lavais plus beaucoup... j'avais plus envie de paraître.... Au bout de quelques semaines, on a recommencé à penser à la clinique... je souffrais trop... je préférais encore être défoncer dans une clinique que là à faire le tour des quartiers pour essayer de me crever... pour crever la haine que j'avais au fond de moi... alors, avant que je recommence à essayer de me sauter le caisson, on a décidé çà...

Je suis retourné au pavillon des urgences, j'y ai retrouvé les infirmiers et leur sport, la petite valse des lits à roulettes et leur cargaison de décrépitude suivie par la famille toujours bien digne et bien droite.... je me suis fait une place dans la salle d'attente à côté de la petite table basse aux vieux journaux déchirés.... je m'y suis posé en vieux routier… en sentant que le voyage allait être long, très long. J'avais décidé de m'économiser, pour celà j'avais calculé: Pour aller à la machine à café j'avais cinq pas à faire.... à raison de deux francs le café long, j'y allais une fois toutes les deux heures... çà me faisait 8 à 10 cafés par jour suivant mon sommeil...j'économisais mes forces... Je sentaient que les jours n'allaient pas être mes amis… ils allaient prendre leur temps... me remplir de ma dose d'ennui... d'attente…


Le Psy était toujours là, le matin à nous faire venir dans son petit bureau gris… comme lui... à nous demander ce qu'on faisait là et ce qu'on avait envie de faire... sauf que la stagiaire avait changé... et puis je savais toujours pas... je tentais bien de participer un peu à ses séances, disant quelques trucs pour casser son silence, sentant que çà allait durer une éternité si je faisais rien... mais bon, il me disait trop rien... qu'il verrait, qu'il allait réfléchir, examiné mon cas.... alors les jours passaient doucement.... ils s'égrainaient à la vitesse des cafés, au bruit des petites roulettes mal huilées… des morts habituels…


Roger était venu me voir. Il s'était dit qu'il allait faire une bonne action... Roger était mon ami... je dis mon ami, parce que avec ma timidité, je n'avais jamais su attiré l'attention sur moi... jamais quelqu'un s'était dit : " Lui, c'est quelqu'un à inviter "... j'étais trop loin, trop fuyant... mais bon, certains était arrivé à passer au-dessus de cette muraille... m'avait pris dans leur monde malgré ma fuite... malgré mes yeux qui se détournaient quand on voulait les croiser... malgré mes sourires qui disaient " Ne faites pas attention à moi, je suis sans importance "... Roger avait passer au dessus de tous ces problèmes...

Combien y-a t-il d'humains qui passent au-delà des apparences ?.. Combien vont au delà des lieux communs qu'on leur sert sur un plateau ? Roger était allé au delà, par son éthique, parce qu'il aimait l'avis des autres... et que j'étais un autre... alors c'était mon ami... pour moi qui n'avait personne.

Avec le temps, pourtant Roger avait regretté... Il s'était fatigué de moi... peut-être que mon amitié était un truc lourd à porter... peut-être que je demandais trop d'énergie, trop de discernement, Roger s'était essoufflé... depuis le début de mon délire, depuis quelques mois, Roger était toujours occupé quand je voulais le voir... peut-être que je lui avais demandé une écoute trop intense, plus qu'un humain pouvait donné.. un truc trop dur à supporter pour les gens normaux... alors Roger me fuyait. Mes problèmes, il ne voulait pas les entendre, c'étaient les miens... si il les entendait, c'était pour me conseiller... pas m'écouter... mais il voulait me montrer qu'il ne m'abandonnait pas non plus... pas définitivement... qu'il était un humain simple qui voulait s'adresser à un autre humain simple... un humain comme lui... avec ses problèmes qu'il garde pour lui... chacun chez soi...

On a de la compréhension pour ceux qui souffrent... on écoute... cinq, dix minutes... ou bien une fois ou deux, quelques heures... mais après... après prière d'être comme les autres... de dire que tout va bien quand on te dit : " comment tu vas ? "... et puis voilà... c'est çà la vie... c'est comme çà... çà je ne le comprenais pas...

Roger avait une famille... une femme, des enfants... quand j'allais chez lui, il ne me parlait pas de ses problèmes... il me parlait des problèmes des autres, des problèmes de Sarah... il l'avait pris en charge, elle... Sarah souffrait... et moi je souffrais de Sarah... mais il ne le savait pas... parce qu'au fond, quelque part, moi aussi je ne parlais pas de mes problèmes, des VRAIS problèmes... alors on parlait de Sarah... pas de sa femme, peu de ses enfants... on parlait de Sarah surtout que c'était un sujet sur lequel j'accrochais..

Sarah. reconstruisait sa personnalité avec l'aide de Roger... Peut-être quelque part, Roger était-il content que Sarah aie besoin de lui, il pouvait compter sur ses sourires, il comptait pour elle, lui. Alors j'étais jaloux de Roger... et du fait que Roger ne faisait pas attention à moi, j'étais jaloux de Sarah... au fait, Roger était dirigeant local des Témoins de Jéhovah, et Sarah et moi étions Témoins de Jéhovah aussi... Sarah et moi, on était ses ouailles à Roger... il était notre berger... c'était écrit.

Alors voilà, Roger était venu.... il avait regardé ce monde de l'hôpital... à pas savoir dans quel sac rangé tout çà... il a regardé partout, un peu hébété... il savait pas où est ce qu'il atterrissait... avec des blouses blanches partout... et moi suicidé sur mon petit lit... lui qui n'aimait pas le suicide... parce que le suicide c'est interdit.

Sarah m'avait dit qu'il n'y avait que les lâches pour se suicider... elle ne se suicidait pas, elle... grâce à Roger, qui allait la voir à la moindre alerte... elle avait tellement de problème, il lui fallait bien une protection rapprochée... moi çà faisait un p'tit moment que je débloquais, il fallait bien qu'un jour Roger vienne me voir, il fallait bien qu'un jour il joue son rôle de berger... aujourd'hui c'était le jour...

Roger m'a dit bonjour, il s'est assis, bien en face de moi, comme le psy... c'est dingue comme il lui ressemblait... après la surprise du début... après les premières hésitations, il maîtrisait de nouveau la situation... bien froid, il lui manquait que la blouse... il me demandait si çà allait... je lui est répondu que la prochaine fois, je ne me raterais pas, le flingue était plus radical... çà l'a pas fait rire... on ne rigole pas de la vie, cette vie qui ne nous appartient pas, qui appartient à Dieu seul... je voyais au fond de ses yeux, tout au fond de ses beaux yeux bleus qui faisaient craqués Sarah, comme une répulsion... un truc qui me rejetait... lui, l'homme pur... Pourrait-il me serrer la main sans se salir ?.. fallait qu'il trouve un endroit pour se laver les mains après...

C'est sûr... je n'étais plus son ami... j'étais un autre... pourtant il ne s'est pas départi de son attitude habituelle... juste quelques raideurs dans les gestes... à réciter des phrases d'encouragement stéréotypées... des trucs pour lutter contre le silence... çà, oui, il savait faire… il m'en a déblatéré des trucs… tout les trucs qui sont classés dans la rubrique "encouragement" du livre "Comment raisonner"… rien ne manquait… il récitait bien… enfin... il était aller au casse-pipe... il voulait rentrer chez lui, c'est sûr... retourner chez les humains, les vrais... bien au chaud... au bout de cinq minutes, j'ai arrêté ses souffrances, je lui est dit de partir, que je le remerciais d'être venu.. c'était sympa...

Moi qui cherchait la compréhension, juste la compréhension... j'avais ma dose de conseils, versets bibliques et autres... il pouvait pas s'empêcher d'être un conseilleur... il avait pas rangé au vestiaires ses habits de directeur de conscience.. alors qu'il retourne vers d'autres qui l'aimait dans ce rôle... moi j'avais trop mal... je voulais juste de la compréhension... pouvoir pleurer avec quelqu'un... c'était trop demander à Roger... p't'être même aux humains... toujours à juger tout ce qui bouge, les humains... Roger est parti... sans oublier de lancer une dernière salve d'encouragement... histoire de faire son travail jusqu'au bout... puis il est reparti par les couloirs éclairés aux néons... son coeur devait être léger, il n'avait pas failli à son devoir... il était vraiment un bon garçon... un bon berger...

Je ne voulais plus aller à la clinique... alors le psychiatre se décida à me proposer une clinique quelque part à la campagne... de toutes façon qu'importe... je crevais d'amour alors qu'importait l'endroit ou je pouvais crever... j'attendais la place dans la clinique, essayant de me cacher que quelque part j'attendais aussi la mort... elle allait venir bientôt la place... la mort, par contre, fallait encore attendre un peu… j'allais bien vite faire parti de cette étrange société... au fait, je venais d'avoir 18 ans... tout juste 18 ans de corps... à l'intérieur c'était du vide… ou alors des trucs qu'on aimerait pas voir…