La Dépression Nerveuse

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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I

C'est à quinze ans que çà a commencé… l'ennui s'est installé dans tout ce que j'ai fait, moi qui étais d'habitude bon élève, je redoublais cette année là, à cause entre autres du divorce de mes parents, à cause d'une prof principale qui ne pouvait pas me sentir, cette année-là, l'école m'ennuyait étrangement : Tout ces cours que je revoyais étaient plus que barbants... Le sacro-saint programme et ses notions que l'on doit assimiler sous peine d'être un incapable, çà me gonflait … C'était pas non plus à la maison que j'allais me distraire... fils unique... ma mère toujours parti à droite, à gauche... à faire sa vie… Alors… alors j'avais la télé, et quelle distraction que la télé : La baby-sitter pour ados… celle que tu allumes pour faire du bruit… en espérant trouver quelque chose d'intéressant… et on le dit si bien d'ailleurs: "l'espoir fait vivre"…

C'est sûr, j'aurais dû faire un tas de trucs à cette époque, faire du bénévolat, du foot et puis du foot et peut-être du foot, faire de la musique, peindre : les trucs que font les gens pour s'occuper... mais voilà pourquoi ? Pourquoi s'occuper ? Pourquoi dans ces moments là, on dit des trucs genre "faut se bouger ! ", " aller ! remues-toi ! " ? Çà sert à quoi de bouger ? ...Hein ?... Ah, j'entends déjà la réponse, à ne pas ressasser ces idées noires... à ne pas broyer du noir... Oh ! Miracle, quand on fait une activité, on n'a pas le temps de penser à autre chose. On s'absorbe dans l'activité... Mais donc si j'analyse bien, le malaise n'est pas dissipé... il a été évité... il a seulement été éloigné dans un coin.. un coin où il attend bien au chaud çà se trouve... donc si on arrête de bouger dans tous les sens... si on est plus actif... alors... alors le malaise revient... il a vu de la lumière, il est revenu... coriace le malaise... Mais alors faire des tas de chose pour ne plus penser c'est de la fuite, dites donc... alors çà aussi, c'est fuir... bravo, les infirmiers psys... ils sont bon vos conseils... au fond, vous aussi vous êtes à l'hôpital psychiatrique... avec une jolie blouse blanche... mais dedans quand même... d'accord vous avez les clefs... mais bon, à part çà... à part çà, vous faîtes du sport...

Çà a bien durer plusieurs années après mes quinze ans à traîner comme çà mon ennui, des études dans le technique, et puis dix-huit ans qui arrivait, être majeur, être un adulte... Ah ! être un adulte, avoir son chéquier, sa carte bleue !.. le permis et la voiture... plus dépendre de personne pour aller en boite... quelle évolution !... travailler un peu pour s'acheter des fringues... des Chevignon, des Naf-Naf... et aller au cinéma voir les derniers films d'actions... (décidément il faut vraiment aimer l'action)... et moi qui était affalé dans mon canapé devant la Roue de la Fortune.... sans joie, sans tristesse, tout vide... passionné par rien : ni par les cadeaux, ni par la minijupe de la présentatrice... à dix-huit ans, on rêve, on fait des voyages, on s'investit... on veut changer le monde, le bouffer.... ben, pas moi... rien… vide…. rien ne m'intéressait… j'étais déjà trop vieux.. j'étais hors-jeu comme au foot... le hors sujet commençait à envahir ma vie…

Et puis un jour j'ai lancé mon stylo... Pouf !.. sur le prof de dessin industriel... c'était parti tout seul... en plein dans la tête... il l'avait bien chercher ce con ! ... avec ses normes, ses trois centimètres de marge et ses stylos à encre de précision, çà m'énervait... Il arrêtait pas... là, il se déchaînait dans les engrenages... "Calculez le nombre de dents, le diamètre "... un peu plus il allait jouir sur place... "et si on en rajoutait un troisième "... c'était parti tout seul, fallait l'arrêter... çà allait devenir indécent son truc... un vrai strip-tease… le matin, ce type devait se réveiller avec des engrenages dans la tête... dans son lit, sa femme à côté devait avoir une tête à la norme ISO 9000... çà devait être terrible... il avait du faire le plan de sa chambre aux Rotrings... si jeune et déjà si bête... Non ! c'était pas un vieux... on aurait pu espérer un peu plus de liberté d'esprit, mais c'était déjà trop tard, son monde était tout bien construit... carré... symétrique... sans bavure... artificiellement propre... fallait faire un truc... quelque chose pour casser tout ce plastique... Pan ! dans la tête... Personne n'a compris...

Ce silence que çà a fait... Ils étaient tous tétanisés... çà a du leur fait peur cette violence... " qu’est ce qui a pris à ‘Jéhovah’ ? "… j'aurais sorti un flingue, ils auraient réagi pareille... Puis au bout de quelques secondes éternelles, le prof s'est arrêté de se tenir le nez... il a du prendre conscience que mon crayon était de la série "professionnal " et avait une mine HB, il a hurlé ses poumons... " Çà va pas , non ! ! " qu'il a hurlé... il me regardait avec toute sa haine… j'aurai du lui expliqué, lui dire qu'il y avait autre chose dans la vie, autre chose que les côtés et les angles droits mais bon… je sentais bien que c'était pas le moment... c'était pas en regardant le 20 heures tous les soirs qu'il allait comprendre... c'était pas dans ce petit monde dans lequel il vivait qu'il allait apprécier mon geste… Y'avait un trop grand fossé entre lui et moi... et entre moi et les autres.. Mes camarades ne pensaient qu'à l'examen et au permis de conduire… Ils faisaient des tas de calculs sur ce qu'ils allaient faire de leur vie, la rentabiliser au maximum… moi je m'en foutais depuis trop longtemps…

Au 20 heures ceux qui souffrent, c'est les autres... ceux qu'ont tus ce sont toujours des sauvages… de là-bas… pas de chez nous… Nous on est ceux des pubs... les gentils… ceux qui sont tout propre, tout drôle, et tout... les pauvres du 20 heures, on sait pas où ils vont les chercher... on est passé au même endroit que le reportage, on en a pas vu un seul, de pauvres... par contre, nous aussi pour nous raser on utilise Gillette... nous aussi, on veut une voiture bien confortable... mais dans les attentats c'est les autres qui sautent... Boum !... alors... si je m'étais mis à lui dire que je lui avais jeté un stylo dans la figure parce que le monde n'était pas aussi simple que les engrenages, il aurait pas compris... Il le savait lui que le monde est pourri... Oui, Monsieur... qu'il avait été un rebelle lui... à fumer du chite et tout... comme tout le monde…. malheureusement… lui aussi qu'il en voulait pas de ce monde... mais qui faut bien vivre mon brave Monsieur... que quand on a rien dans l'assiette qu'on fait plus le malin... Ah ben oui !.. Lui aussi, y se demandait ce qu'on faisait là... mais qu'il empêchait pas les autres de travailler... lui... qu'on est tous dans la même galère... mais que c'est pas une raison... Oui !.. Faut laisser tranquille les honnêtes gens... Ils y sont pour rien... alors… alors bon, j'ai rien dis où j'ai dit que mon stylo est tombé... un truc nul... qui me rendait encore plus ridicule... Il m'a dit qu'il fallait que je me calme… lui l'excité des

engrenages me demander de me calmer!… et puis il est pas allé plus loin… c'était trop incompréhensible pour lui…il devait avoir peur au fond de lui… peur de basculer hors de son monde… il m'a fait sortir et il a recommencé son cours… la vie continuait… sans moi… mais la vie doit continuer… c'était ma première rébellion… je veux dire de vrai rébellion… pas celle qu'on voit à la télé… pas comme celle de ces jeunes stars qui gagnent du fric en jouant leur rôle… Non! C'était pas une rébellion prévue par les trucs qu'on balance aux bœufs à la télé… J'étais pas un délinquant du 20 heures… un jeune de banlieue stéréotypée… Pas non plus, le rebelle au grand cœur ou le Rambo qui a des couilles… J’étais pas çà… Moi le timide, le réservé, qui prenait sur lui pour raconter des histoires de Bible, de Dieu et autres bizarreries et tout à coup visé en pleine tête son prof…non, j'étais pas référencé… en tout cas pas encore…

Après, il s'est senti obliger de me faire son speech à la fin du cours… je lui ai dit que je savais pas ce qui m'avait pris, que c'était venu comme çà… Il m'a demandé si j'avais des problèmes en ce moment… Comme je lui disais non, il m'a dit de me faire examiner par un psy, ou par mon médecin… que j'avais peut-être besoin de repos… un truc comme çà… enfin lui il savait pas… mais que bon on était ici pour travailler… que les problèmes, nos problèmes, on les laissait dehors… hein ! …et que bon y dirait rien, mais qu'attention la prochaine fois… surtout que j'avais pas trop à la ramener à la vue de mes résultats… J'ai dû lui dire Merci… et lui promettre de plus le faire… il a été content… çà rentrait dans l'ordre, tout çà… Ce genre de type aime bien maîtriser la situation… je lui ai fait croire… j'avais plutôt intérêt… çà a fait rire mes collègues…. Ah ce Paul ! il est un peu cinglé !

Et puis un jour... c'est allé plus loin... Plouf ! ! ! Marre !... Marre de la grisaille, de ce tunnel... alors Hop ! Une bonne poignée de médicaments dans l'estomac et un petit voyage aux urgences... C'était pas la peine de continuer comme çà... à faire semblant d'y croire... à faire semblant de marcher au même rythme que les autres...à faire semblant de s'intéresser... Tout était nul... et surtout moi.... alors Plouf ! ! !

Je me rappelle bien, j'avais tellement pas le moral ce jour là, que ma mère s'en était rendu compte, c'est pour dire… J'étais là devant la télé vers midi, elle était rentré du boulot pour manger, et je sentais bien que j'étais au plus bas... je faisais même plus mes devoirs… je regardais mes camarades tremblés devant les profs… çà me faisait haussé les épaules… je savais pas quel cours j'allait avoir l'après-midi… alors je regardais le jeu à la télé, mais il était complètement absurde ce jeu : la musique était vulgaire et forte, c'était nasillard avec des gros coup de cuivres dans la musique pour montrer quand il fallait applaudir.. les sourires plastiques du présentateur étaient tels que j'avais honte pour lui... et tous ces candidats qu'ils avaient du prendre dans un C.A.T de trisomiques... c'était la première fois depuis des mois que je n'étais ni triste, ni bouffer par l'ennui... rien… je ressentais rien… j'étais vide, terriblement vide... presque léger… un peu plus et je m'envolais…

Puis la première décharge est venue... violente... en une seconde... c'était une vague de désespoir... çà m'a serré les tripes... les larmes ont gonflées mes yeux... c'était intense... ma gorge était nouée... j'étouffais presque… impossible de faire sortir un son… çà remontait par vague du fond des tripes… je sentais tous mes muscles tendus… je me suis plié en deux… à me tenir le ventre… çà me secouait d'avant en arrière… Puis tout à coup c'est reparti... aussi vite que c'était venu... plus rien… le calme de nouveau… dix secondes après, je me demandais si je n'avais pas rêver... j'étais de nouveau vide, affalé sur le canapé... à trouver le jeu encore plus débile... au loin dans la cuisine, ma mère devait me parler de sa vie et de ses problèmes... des trucs pour camoufler le silence que laissait parfois la télé… y'avait quand même quelque chose de bizarre, je trouvais mon corps étrangement calme... à vrai dire, je le sentais trop... je sentais toute ma chair... son épaisseur... le poids de mes os... je le sentais à l'abandon... endormi... Et puis Paf ! c'est reparti, ma gorge s'est de nouveau nouée... je me suis plié en deux sous la douleur dans le ventre... ma mère parlait à côté de moi... elle s'est arrêtée... elle a dit : " Tu vas bien ! ". J'ai pleuré... çà coulait sans s'arrêter… Je savais pas pourquoi je pleurais… çà glissait tout seul comme un torrent trop longtemps retenu par un barrage…Quelque chose venait de se casser en moi… y'avait aucune colle au monde pour recoller çà… c'était un truc inexplicable, comme un feu qui passe au rouge et tu es obligé de t'arrêter net… c'était une évidence, mon histoire s'arrêtait là, c'était fini, un point c'est tout… Je voyais le pont final au bout de la ligne et pas d'autre phrase derrière… Je n'entendais, pensais, ressentais qu'une chose: S.T.O.P

Après que mes pleurs se soient taris, ma mère m'a plaint un peu, çà arrive les coups au moral, elle aussi devait travailler dur pour y arriver, la vie est pas facile… elle m'a dit çà puis elle est reparti dans ses histoires, ses je ne sais trop quoi, sur un ton moins soutenu quand même, un p'tit peu surprise et inquiète à la fois, mais bon on va pas changer ses habitudes à la moindre peccadille… elle me regardait du coin de l'œil, de temps en temps, dans ces flots de paroles qui n'avaient pas de sens, , elle devait sûrement me trouver un peu bizarre, mais bon, elle se disait que c'était des choses qui arrivaient, un p'tit coup de pompe…

Je suis alors parti dans la salle de bains pour me laver le visage, j'ai refermé le verrou derrière moi, au dedans la douleur était toujours là, au milieu du ventre, à me couper la respiration, elle n'était pas repartie cette fois… Je sentais qu'elle n'allait pas me lâcher, la garce… que c'était parti pour un tour de manège sans limitation de durée… j'avais attraper le pompon pour un tour illimité… alors j'ai ouvert la pharmacie, çà n'allait pas se passer comme çà… fallait que çà cesse, j'ai pris le tube de Lexomyl de ma mère et Paf ! Cul sec ! j'ai croqué les petites pastilles amères... après, après j'ai bu au lavabo pour m'aider à avaler, pour que la boule pâteuse dans ma bouche glisse dans l'estomac. J'ai refermé le tube ; je l'ai remis à sa place. Et je suis allé manger comme si de rien n'était, devant la télé abrutissante, j'allais mieux, j'avais trouvé LA solution…

20 minutes après j'étais tombé de ma chaise... Sur le coup, ma mère croyait que je plaisantais, que j'étais tombé d'un coup pour faire l'idiot... quand elle m'a vu transpirer comme un veau, recroquevillé par terre, elle a beaucoup moins rit... elle a vite paniqué, appelé mon oncle , je l'entendais gémir au loin, au téléphone… moi, j'étais déjà ailleurs, je ne me rappelle de trois fois rien : juste l'image de mon oncle qui s'approche de mon visage...juste la télé éteinte.. juste les néons du couloir de l'hôpital et moi dans un brancard... juste les électrodes sur ma poitrine... et puis c'est tout... l'image d'après, il est midi... le lendemain.


II


La chambre d'hôpital était grande, assez grande pour rentrer quatre lits et tous les appareils qui font Bip avec... La lumière rentrait, blafarde, doucereuse… c'était l'hiver… l'hiver pluvieux et imbécile qui n'en finit jamais. Dans chaque lit, il y avait là des vieux qui finissaient leur périple, recroquevillés... des fœtus desséchés…avec des tuyaux partout, à gémir doucement… à demander du regard que cette comédie s'arrête un peu… Ils avaient fait leur temps, "place aux jeunes" dans le grand spectacle sans metteur en scène, dans ce grand truc qui mène ici… En te concentrant un peu, en les regardant bien, tu sentais l'énergie qui s'enfuyait de leur corps... leur peau devenait toute blanche, fine et grelottante, presque translucide… leurs yeux étaient vitreux, vides… Dans un dernier effort leur cerveau devait se replier doucement dans le passé... dans cet âge d'or où ils avaient frôlé le bonheur… juste frôlé pour continuer à marcher et à produire comme une brave fourmi… mais quand même çà avait dû être mieux que ce terminus grotesque…

Alors j'étais Alphonse pour la grand-mère à côté de moi... son Alphonse mort quelques années auparavant... qui s'était barré tellement c'est inutile de continuer à se battre… "Alphonse, tu es là , Alphonse "... J'étais là... malheureusement là… pas possible de réussir quelque chose dans la vie… et surtout pas mon suicide… j'étais le retour d'Alphonse… La vieille parlait, me parlait... elle en avait gros sur la patate... elle avait sacrement peur... son instinct devait lui dire que la mort la couvait de son regard... que bientôt cette garce viendrait... comme pour tout le monde... mais c'est quand même désagréable quand c'est nous qui sommes dans le collimateur... comme quand on se fait arrêter par les flics sur la route quand on roulait trop vite… De toute façon, la mort faisait ce qu'elle veut... moi qui avait voulu la rencontrer… elle n'était pas venu au Rendez-vous… "Trop de petits gosses aux tiers-monde à s'occuper"… alors que la grand-mère.. la mort pouvait pas s'empêcher de baver d'envie devant elle, comme les loups devant une brebis... une bonne chère fraîche, toute blanche, toute frêle… Mamie avait donc besoin d'Alphonse pour passer cette période... mais elle était toute seule avec les autres entuyautés... et puis y'avait moi... alors j'étais Alphonse... je lui disait " Je suis là, Emma ".. J'avais lu son nom sur la plaque à la tête de son lit... " Alphonse ramène-moi à la maison " qu'elle me disait... Je lui disait : " Bientôt... Bientôt on rentre "... quand dans un grand courant d'air les infirmières rentraient dans la chambre, j'arrêtais mon manège... Emma se retrouvait seule avec les mains qui la manipulaient, lui faisaient sa toilette pour pas qu'elle sente mauvais tout de suite... elle appelait Alphonse... mais il était parti fumer une cigarette dans le couloir... D'ailleurs, elle lui avait répéter des milliers de fois de pas fumer ces saletés... mais Alphonse n'en faisait toujours qu'à sa tête... "C'était pas une femme qu'allait commander à la maison..." sauf... Sauf qu'un jour il s'est retrouvé sur un lit d'hôpital, à quelques chambres d'ici... l'en n'est pas ressorti, l'Alphonse... Maintenant c'était à Emma de sentir son corps qui pourrissait... comme une malédiction... La mort, elle la sentait rodée depuis qu'Alphonse était parti fumer des cartouches entières loin d'elle, loin de c'te bonne femme qu'était toujours dans ses pattes... alors Emma on l'avait piqué de partout... avec des tas de tubes... pour qu'elle finissent sa vie bien paralyser... mais bien vivante... qu'elle sente bien la douleur jusqu'au bout… Merci la science... les légumes, çà a toujours fait du boulot pour les bien-portants... çà fait des subventions, les déchets à combustion lente... pas besoin d'inventer l'Inquisition pour voir jusqu'où le cœur va tenir... essayer plutôt la chimie libératrice... des légumes sur des lits qu'on alimente par des tuyaux... on dirait des meccanos de gosses... et on vérifie, on est attentionné comme avec le lait sur le feu, on sait jamais çà pourrait partir sans crier gare ses bêtes là... le cœur pourrait dire " Bye,Bye " sans que les courants d'air en blouse blanche sans rende compte.... " ah çà va pas, non ! "... un peu de dignité, quoi... d'abord, on meurt quand le monsieur, il a dit... d'accord !... Faut rentabiliser les lits d'hôpitaux, Bordel ! Emma s'était pas des tuyaux qu'elle voulait... c'était Alphonse... SON Alphonse... pas un autre... SON Alphonse qui la prenait par le cou pour dormir...à sa façon... il n'y avait que lui pour lui tenir le cou comme çà... çà faisait chaud partout... au corps... au cœur... elle pouvait dormir tranquille comme çà... mais Alphonse était mort alors à la place d'Alphonse c'est la fée Lexomyl qui était donnée en perfusion à Emma, cette fée qui calme les vieux et empêche les jeunes de crever... Boum ! dans une des bouteille en l'air, c'était là que le marchand de sable mettait sa dope... Et Emma s'endormait en oubliant Alphonse... jusqu'au lendemain... Moins beau comme prénom Lexomyl qu'Alphonse, mais plus efficace... y' a des raccourci magique des fois...Vive la science, vive le progrès !

Les autres entuyautés ne parlaient pas : c'est un truc d'optimiste que de parler ; ils essayaient de garder leur énergie au maximum, y z'avaient sacrement envie de vivre... qu'est ce qui se passait dans leur tête ? Dans quel monde ils étaient ? Ils ne voyaient plus les infirmières ; çà leur passait au dessus... ils regardaient le mur... jaune crème, le mur... tout le temps, ils regardaient... fixement.... dans les bips des appareils... leur cœur faisait BIP... BIP... BIP... le mien leur répondait... BIP... BIP... BIP... seuls nos cœurs se parlait... BIP... si on avait pu traduire ceux qu'ils se disaient.... BIP...ils nous auraient parler d'amour... d'amour perdu... BIP...d'amour qui s'enfuit... quand on espère plus en l'amour alors on meurt...BIP...SNIF..BIP.. Emma, elle, elle attendait qu'une chose, c'était de rejoindre l'Alphonse... elle savait pas trop où elle allait atterrir... et si Alphonse l'attendrait là où il était... mais elle préférait... y'avait plus qu'Alphonse qui comptait, alors... Alors ils ont vu que j'étais moins dans les vapeurs... ils allaient pouvoir me faire des tas d'examens dont ils s'étaient retenu de faire jusqu'à maintenant... et pan ! un électrocardiogramme... et que faut que vous alliez dans les W-C pour tester vos urines… et me voilà parti, avec mes perfusions partout, à tirer çà sur un truc à roulettes... dans les toilettes à essayer de pisser dans une éprouvette pour leur faire plaisir... à tirer sur la perche parce que même les roulettes rendaient l'âme, comme les vieux…c'est qu'ils étaient rodés avec les suicidaires, voilà qu'on me dit qu'on était quatre à avoir fait des T.S pour la journée et qu'on allait me transférer pour faire de la place pour la fournée prochaine... pas le temps de faire de sentiments... c'est qu'on fait des tableaux avec des camemberts sur Excel et tout… çà fait chouette au bilan de fin d'année, toutes ces statistiques, avec toutes ces couleurs... çà marchait à plein rendement, cet hôpital…on allait donc m'envoyer dans un service de transition psychiatrique... un sas de décompression... un truc pour savoir ce qu'on pouvait bien recycler en moi… voir si des fois je pouvais pas encore servir à quelque chose… D'ailleurs Emma aussi, elle allait dégager... revoir Alphonse... vers 15 heures, Y'a ses Bips qui se sont mis à être bizarre, les courants d'air virevoltaient autour d'elle... c'était pas bon signe... la fille d'Emma était venu la voir rapidement à 13 heures... le patron n'attendant pas, elle était vite reparti... faire fructifier les dollars.... et pendant qu'elle transpirait à vendre des chemisiers fabriqués par des esclaves en Inde, sa mère transpirait à exploser le record du plus petit nombre de Bip par minute... puis ils ont mis des paravents tout autour de son lit... c'est comme çà... çà fait plus intime… ces gens là ont de la dignité, quand même… ils s'y sont mis à quatre autour... ils avaient pas l'air de se marrer... et que les bips se sont mis à être rare... une demi-heure, çà a duré... je les entendais, ils comptaient les secondes... puis Paf ! le massage cardiaque faisait trembler les roues du lit d'Emma...il avait besoin d'être graissé le lit, çà couinait en rythme… 30 secondes d'attente et.... v'lan le lis qui se remettait à couiner... à se demander ce qu'ils faisaient... en rhythme, les gars, en rhythme...z'étaient pas fiers, concentrés, mais bon la pause-café devait être pas loin... alors, ils se sont arrêtés... ils transpiraient comme des veaux… c'était le deuxième mort de la journée... ils étaient crevés... y'en avaient d'autres qu'on pouvait sauver... ils sont partis, ils ont laissé les paravents... c'était plus calme... les légumes autour, regardaient le plafond... peut-être qu'il voyait Emma partir avec la mort... et la mort devait leur dire : " c'est toi le prochain "... à côté Emma ne parlait plus à Alphonse... Peut-être qu'Alphonse l'attendait là-bas… peut-être pas… Ils sont revenus; ils ont pris le lit... Emma est parti un drap sur le corps... ils ont enlevés les paravents... on a mis une autre grand-mère qui était en attente depuis plusieurs heures dans le couloir… Elle parlait elle aussi mais jen'écoutais pas cette fois… j'avais déjà donné… merci… les infirmiers étaient au moins payés pour faire du "social"… pas moi… Les dames de service sont venues nous donner le goûter... un p'tit Brossard et un café... elles m'ont apporté un nouveau porte-perfusion et je suis parti dans les couloirs avec une infirmière... j'ai vu la fille d'Emma assise dans la salle d'attente du service... avec sa blouse bleue de vendeuse de Prisu même pas enlevée... elle regardait le plafond... elle attendait…. et puis on a pris encore d'autres couloirs... et enfin là je suis arrivé dans le service des malades psy avec ses chambres...