Carpentras

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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 Rue Vitrée
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Rue Vitrée

Carpentras


Je vomis Carpentras.

C'est tout.

Je vomis la Lègue. Je vomis Saint Ponchon. Je vomis La Roseraie.

C'est tout.

Saleté d'enfance, saleté de rêves.

Je vomis toute mon enfance.

C'est tout.

Les champs de lavande. Les tonnelles de melons. Les pêchers. Tout.

Les cyprès. Le lycée Fabre. L'acqueduc. La rue Vitrée. L'horloge. Tout. Je vomis tout.

La rue de la république. Le Rex. La MJC. L'immaculée conception. Tout.

Y reste rien. Que des rêves à la manque, une chaleur sucrée, transpirante, derrière les haut murs, à attendre que le soleil se barre un peu, nous foutes la paix. Carpentras, c'est ma mort. J'y retournerai juste pour crever.

Même les pompiers je vomis, Même le Chiquito et ses jeux vidéos. Même l'école du haut avec son gros arbre. Même les amours d'enfance. Même MON amour d'enfance. Surtout.

Même le canal ou je jouais môme, à ennuyer les araignées d'eau. Même la Rue Largaud. Surtout la Rue Largaud.

Même la Rue d'allemand. Surtout aussi.

Carpentras c'est mon cimetière. Mon petit cimetière juif à moi. Les hauts pins de l'allée centrale. L'entrée à côté de l'acqueduc. Carpentras c'est ce cœur de môme. Ce cœur de môme à rêver à la vie d'adulte, à attendre que çà, pouvoir travailler, la vie devant.

Le Comtat Venaissin. Putain de Comtat Venaissin. Aubignan, Monteux, Mormoiron. Tout à la poubelle.

Même Mazan. Surtout Mazan.

Ces platanes qui n'en finissent pas. 700 mètres de platanes. Et moi sur le vélo. "Tu me lâches pas, dis tu me lâches pas, sinon je vais tomber. Je regardes devant, toujours devant." Je me suis pas retourné, je suis pas tombé. Plus rien. Plus rien du tout. Après les platanes plus rien. 20 ans que çà dure. Plus de platanes.

Et le corso fleuri, le 7 Juillet. Les platanes en fêtes, les confettis, la fête. Plus rien. Plus de Corso.

Ah ouais, Carpentras. Ma ville de 3 ans à 14 ans. Carpentras. Je te maudis comme tu m'as maudit. Je reviendrai, pour te fusiller, pour te demander des comptes. Pourquoi m'a t-elle abandonnée ? Je la terrasserai cette garce. Je reviendrai la dompter ou pour me faire avaler une fois pour toutes.


 Arc de Triomphe
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Arc de Triomphe

II

Carpentras, les hauts murs, un vieux cloitre en poussière. De la poussière qui s'échappait des murs, comme de la poussière d'or, comme ses secondes dans l'ouverture de la fenêtre, derrière les volets troués de rayons, ces rayons qui zèbraient la pénombre de ma chambre. Ces heures magiques à rêver, à rêver de plus tard, à voir la vie devant, à pas savoir ce que çà va être, mais à rêver quand même. Carpentras, ce paradis perdu. A 14 ans foutu dehors, pour une sombre histoire de fesses, c'est pas moi, c'est lui. A pas comprendre. A pas avoir le droit de comprendre. C'est çà ou rien. C'est plus de famille. C'est Eve sans Carpentras, ou Carpentras sans Eve. C'est Œdipe qui travaille. Divorcés, les parents. Fini. C'est Carpentras, mais c'est plus Carpentras. Ils l'ont remplaçés.

14 ans et c'est fini. Je suis allé dire au revoir à la ville. A vélo. A tous les lieux ou mon cœur battait, battait encore, bat toujours. Adieu l'acqueduc. Adieu la Roseraie. Adieu la piscine d'été et ses plongeoirs. Adieu. Droit devant. Je suis tombé devant sa vieille grille. Devant le cimetière. Je suis entré. J'ai pleuré. J'ai pleuré sur les vieilles tombes oubliées entre les arbres. Sur celles sur lesquelles on marche sans faire gaffe, remplis de racines, au frais des arbres, je suis allé prié à genoux sur les tombes à même le sol. J'ai imploré. Rien. J'ai avancé toujours plus, vers les allées mieux rangées, plus modernes, je me suis remis à genoux sur le gravier, paumes en l'air. Rien. Moderne ou ancien même silence, même fossé entre là-haut et en bas. Rien. Alors j'ai hurlé. Hurlé comme un fou. J'ai fait peur aux écureuils en hauts des pins. J'ai juré de revenir un jour. Pour parler, pour parler de nouveau avec là-haut. Je reviendrai avec plus d'arguments. Le ciel paye rien pour attendre. J'ai maudit le sol ou mes genoux avaient saignés. J'ai maudit les pins, les murs et l'acqueduc à côté. Je reviendrai. Je reviendrai détéré ma douleur.

III

Carpentras, c'est cette petite brune, avec l'accent. Carpentras c'est ces petits yeux noisettes, rieurs.

A être le premier de la classe pour attirer son regard. A pas savoir comment l'approcher, timide. A l'inviter un jour, à la maison avec cet idiot d'Albert, cet idiot de voisin. A jouer tous les 3 dans la chaleur d'un soir d'été, à jouer au Monopoly, à distribuer les cartes, les billets et les maisons vertes, les hotels rouges; à rire aux bêtises d'Albert, seulement moi, pas elle. A rire avec Albert, derrière les bruits de cigales. Pas elle. Mais à rire quand même, à pas sentir venir le malaise. A pas voir qu'elle décroche. "Quel con, cet Albert". A la voir partir au bout de la rue et à continuer à rire avec Albert, à continuer à être débile. C'est la voir, cette fois, toute sa vie, dans la même classe et puis plus rien. Plus rien depuis le Monopoly. Six ans dans la même classe et son indifférence. A cause des petites maisons vertes et rouges, à cause d'Albert, à cause de ma bêtise. Six ans à la voir traîner dans tout un tas de bras, pas les miens. Six ans à la regarder en coin, à lui dire bonjour et puis c'est tout. Six ans d'enfer. Six ans à attendre et à attendre encore maintenant. Je vomis Carpentras.

IV

Je retournerais pas à la lègue, je retournerai pas dans ses odeurs de pins, à passer à travers les mottes de terres rouges et ocres, à longer les cyprès et derrière les vergers de pêchers. Je ne slalomerai plus entre les propriétés des riches provencaux et leur piscine qui scintillent des reflets du soleil. Fini. Je hais la lègue. Fini le vélo, même tout seul, même si il ne faut plus me tenir.

Fini le temps des vélo-cross dans les chemins à travers les vignes. Fini les partis de cache-cache autour des petits cabanons aux pierres brûlantes de la fin de l'après-midi. Fini tout çà.

J'y suis retourné tu me diras. Je suis allé voir. Y z'avaient tout changer. Pour maquiller leur crime, pour ne pas laisser de traces, y z'avaient tout mis bien propre.

Carpentras, je te hais.

V


Et ces années à croire au système, au travail, à la société. Ces années à avoir confiance aux adultes, à poser des questions, car tout doit avoir nécessairement une explication logique, ces années à vouloir faire sa part, faire son devoir, faire ses devoirs. Tout ce temps à espérer une place, des amis, à pas comprendre encore la mort, la finitude, la petitesse, la jalousie, la bêtise. Ces années à jouer au petits soldats de plomb, sans comprendre que dans la réalité ce sont des hommes qui meurt. Ces années de cow-boys et d'indiens, à vouloir être les cow-boys parce que c'est eux qui gagnent toujours, à les prendre pour des chics types, à pas voir que c'est des exterminateurs, des voleurs de terre, des génocideurs. Ces années à rêver devant les uniformes napoléoniens, les jolis boutons dorés, les couleurs chatoyantes, à pas comprendre que Napoléon était un despote, un assoifé de pouvoir, qu'il avait mis à feu et à sang l'Europe pour sa propre gloire. Ces années d'impatience à être un grand, à vouloir griller plus vite tous les échelons de l'école pour commencer plus vite, à ronger son frein d'être petit. Ces années à idéaliser les blagues des grands, à se dire que celà doit être doux d'être adulte, ne voyant pas les hiérarchies sociales, les ragots et les médisances. Ces années d'imbécile heureux d'être dans un monde tout rose, à lire chaque livre comme la Bible, comme une clef qui va enfin nous faire comprendre le pourquoi, et à être déçu à la dernière ligne et au dernier mot, mais à de nouveau espérer en se disant que le monde est grand pour un enfant et que c'est sûrement parce que le livre n'était qu'une infime partie de la réponse et à se rassurer en se disant que plus tard quand on aura lu tous les manuels d'histoire, de géographie, de mathématique et de français alors, et seulement à ce moment, on allait être initié, atteindre la finitude, à se sentir au fond de soi vraiment homme, sentant l'épaisseur, et toute la subtilité de la vie.

Ces années donc à attendre déjà, mais avec espérance, pas ce stupide défilement des secondes des H.P, une attente plein d'espoirs et de rêves, face aux livres et aux pages qui se tournent, face à tout ce que l'on ne comprends pas. Ces années imbéciles.

VI


Cette conne n'a pas fini de m'écraser les doigts. Noir... Blanche... Do.Ré.. Ré.. Mi.Fa...Sol. Cà passe pas... C'est raide. Cà devrait glisser... DO.RE.MI.FA.SOL.. comme ses doigts à elle... Ses vieux doigts tout ridés... Elle glisse... A bouger les poignets, les avants-bras en mesure... Pouff... Moi, mes doigts tout jeunes pourtant sont rouillés, grippés... Ils ont pas assez servis... J'ai pas assez répété... Un an que çà dure... DOR.RE.MI.RE.MI.FA.SOL... C'est pas dur qu'elle me dit... Ca fait trois mois qu'on est sur cet exercice... Ca devrait être rentré depuis longtemps... Surtout qu'au début j'avais bien progressé... Alors quoi ? Ca n'avançait plus... Elle gueulait et moi, ma sensibilté en prenait un coup... Plié en deux... Plié en deux que j'étais une heure avant les cours... Je voulais plus venir... Trois mois que j'essayais d'esquiver, ne plus venir, mais ma mère m'emmenait imperturbable... Alors là, j'ai fait Pouf... Alors qu'elle m'avait pris la main et qu'elle m'appuyait méchamment sur les doigts un par un, jouant dessus du piano à ma place, et forcément rencontrant une certaine résistance de mes doigts, et forcant dessus plus fort, toujours plus fort... et là Pouf... c'est monté de je sais pas où, jamais vu çà... J'ai pris le battant du piano, moi le petit garçon modèle... qui supportait ses cris, ses remarques blessantes sans bouger, la tête baissée... Pan, elle a juste eu le temps de retirer ses doigts qui avaient glisser sur le piano à la place des miens... Paf... Me suis levé... SA porte a ramassée aussi... Pan... à dix ans déjà... Pan dans la porte... Salut la vieille... Elle me courait après en hurlant... "Jamais, on ne m'a fait çà, jamais."... Fallait bien un début à tout... Y'en fallait bien un, un jour qui lui fasse exploser à la gueule sa bêtise institutionnelle, à vouloir faire de ses élèves les meilleurs de l'école de musique, à vouloir toujours leur faire prendre les premières places dans les concours... à jouir de çà... et à les pousser à mort... La compétition avant tout. Fallait bien arrêter le plastique, le superficiel, ah ouais, elle avait miser sur moi, j'avais fait la méthode rose en un temps record, elle se frottait les mains au début, elle la tenait sa bête à concours... elle les voyait les premiers prix tombés un à un... Et le conservatoire d'Aix, pas loin non plus... Mais au bout de quelques mois, la bête a montré des signes de fatigue, alors elle a feint de ne rien voir, mais il fallait bien se rendre à l'évidence, la rebellion silencieuse était là...Jusqu'à ce jour, où cette garce a failli plus avoir de doigts...