40 ans

Un article de Voyage au bout de l'ennui.

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 Rasoir sur lavabo
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Rasoir sur lavabo

I

Je me suis réveillé avec 40 années au compteur. Ce matin...

Enfin... celà faisait plusieurs jours que j'avais 40 ans, mais c'est ce matin que je m'en suis rendu compte...

C'était pour moi mathématiquement impossible... et pourtant...

J'ai tout ce qu'il faut pour un homme de 40 ans, tout ce qu'il est permis d'espérer dans "le petit manuel du parfait citoyen heureux": Une femme, deux gosses de sexe différent, un travail, une maison, une pelouse, un barbecue, deux voitures, une télévision.

Ce matin en tentant d'enlever cette maudite touffe rebelle sous le nez, je constatais combien je nageais dans le bohneur théorique. C'est à ce moment que je me suis coupé, et que, d'un regard fixe, j'ai suivi le trajet de la goutte de sang jusqu'à ma bouche.

En appréciant le léger gout salé du liquide rouge j'ai senti le grand vide... comme il y a longtemps déjà:

Tout était derrière... Plus rien devant... Pour vivre encore un peu, il ne me reste plus qu'un bon divorce après avoir trompé ma femme, ou un bon cancer qui m'en fasse bien baver avant d'y passer pour de bon...

20 années à traîner ma normalité de fourmi, 20 années de petites joies tranquilles et feutrées. Pas désagréable, mais voilà: Je suis devenu un homme mûr, la dernière étape avant qu'on osé évoquer le pourissement. Bientôt viendra le verdict, combien de temps la cartouche va-t-elle tenir en mode économie?

Alors que, songeur, je m'essuyais la lèvre, du fond de ma torpeur commençait à poindre un vague souvenir... si lointain... souvenir qui allait bientôt balayé tout le vide... mais qui prenait le temps de sortir du brouillard... un peu comme le bruit d'un train du fond d'un tunnel... qui petit à petit s'amplifie au point d'occuper tout l'espace sonore:

Il y a 20 ans déjà, j'avais fait cette promesse... promesse imbécile. C'était pourtant maintenant l'échéance.


 Vue des toits de Lyon sous la neige depuis la Croix-Rousse
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Vue des toits de Lyon sous la neige depuis la Croix-Rousse

II


C'était il y a plus de 20 ans, une promesse qui n'était pas prévue d'être tenue, une boutade de jeunes fous.

Se revoir 20 ans après.

Je me souviens encore de ce banc dans ce petit parc au-dessus de Saint Jean, montée du Chemin-Neuf, à regarder les toits dans la fraîcheur de l'hiver. Je me souviens encore du pack de bière éventré à nos pied, de nous quatre dans un nuage de fumée de cigarette et buée mélangées.... Il y a 20 ans... Je me souviens de nos silences à regarder par terre... les mains dans les poches, le nez rouge... A part savoir quoi dire, juste siffler des bières... à râler... se plaindre... gratter la terre avec le pied.. s'asseoir sur le dossier du banc puis se relever dans le froid...

Ces quatres fous qui ne pensaient pas passer 30 ans, qui traînaient déjà l'ennui avec eux: Voilà qu'il y en avait au moins un qui avait passé 40 ans. Un qui se rappelait de ce défi lancé dans des ricanements... "Ceux qui sont vivants dans 20 ans boiront à la santé des autres sur ce banc"... et tous, on riait, aucun ne pensait vivre si longtemps, avec l'an 2000 à franchir, il fallait même pas y penser...

III

Après tout çà, j'avais suivi mon chemin. Une rencontre, un amour, un travail. Je n'avais pas vu passer les jours, ni les années... comme tout le monde... Après tout çà, je m'étais fait 20 ans, et pourtant, en fouillant un peu, tout était là dans ma mémoire, intact, comme hier: Les sensations, les évènements, les odeurs, les sentiments...